Dès 1999, dans les entrelacs de ce que l’on ne nommait pas encore les lieux « intermédiaires » ou « inclassables », les soirées Jazz Nomades faisaient découvrir à un public bigarré nombre d’artistes devenus des références en matière de création musicale : Médéric Collignon, la Cie des Musiques à Ouïr, Akosh S, Dgiz, Thomas de Pourquery, Loïc Lantoine, Surnatural Orchestra, Nosfell, Fantazio… avec, pour ligne artistique, celle de n’en respecter aucune, si ce n’est l’exigence de créateurs aptes à faire jeux de toutes voix, et pour qui le passage des frontières sociales, culturelles, esthétiques et philosophiques (ce qu’Édouard Glissant, invité du festival La Voix est Libre en 2007, nomme « créolité » ou « poétique de la relation ») devient le terreau fertile de langages inouïs, traducteurs, inventeurs et en-chanteurs d’un monde en pleine mutation.

Face à ces nouvelles voix/es, qui augurent d’un nouveau rapport, au temps, à l’espace, à l’écriture et l’improvisation, la rencontre se fait art, le public et les artistes participent à un même mouvement qui nous ramène à la surprise et à l’émerveillement du dialogue en train de se construire, nous invitant par là même à enfreindre les modes de production et de diffusion classiques en vigueur dans le spectacle vivant. Désirs, nécessités ou instincts réciproques ? Dès le départ, les formes habituelles de concert, de performance et de spectacle furent écartées pour bâtir avec les artistes des soirées hors de tout cadre habituel de style et de durée, laissant une part importante à la création in situ. Peu à peu, les musiciens et poètes des premières éditions ont entraîné dans leur sillon des danseurs, circassiens, chorégraphes et compositeurs en quête de nouveaux espaces de liberté, de joie, d’invention et de confrontation, à l’image de Josef Nadj, Camille Boitel, Brigitte Fontaine, Dieudonné Niangouna, Élise Caron, Serge Teyssot-Gay, Dgiz, Valère Novarina… Ainsi le festival Jazz Nomades, né en mai 2002 au Lavoir Moderne Parisien, est-il devenu La Voix est Libre trois ans plus tard, dans la salle splendide et dépareillée des Bouffes du Nord, avec ce constat à la clef : en mêlant les « savoirs-frères » d’artistes venus de tous les horizons (jazz, hip-hop, chant lyrique, danse contemporaine, musiques traditionnelles…), nous sommes suivis avec passion par un public de tous âges et de tous bords, qui, lui aussi, a soif de sens, d’ouverture et d’authenticité. Musique actuelle, musique contemporaine, musique du monde, musiques improvisées… ces termes ne sont-ils pas les vestiges d’un passé auquel les institutions comme les industries culturelles s’accrochent tant bien que mal… mais pour combien de temps ? Qu’ils viennent du cirque, de la musique traditionnelle, du théâtre, de la rue ou du conservatoire, qu’ils soient originaire de Paris, Istanbul ou Dakar, les artistes invités à La Voix est Libre, terre d’accueil souvent qualifiée d’unique et exemplaire par les médias et les professionnels, répondent ensemble à cette même urgence: réinventer les équilibres fragiles et fertiles entre d’un côté, la mémoire et les racines, de l’autre, les innombrables trajectoires de vies, d’envies et de rencontres qui s’offrent à chacun de nous.

L’enthousiasme suscité par les dizaines de créations qui ont vu le jour à La Voix est Libre, dont certaines reprises dans des institutions telles que le festival d’Avignon, Paris Quartiers d’Été, le festival d’Aurillac ou l’Opéra de Lyon, tend à affirmer le caractère vital de cette démarche. Alors que celle-ci aurait pu s’adresser à un public d’initiés, les professionnels s’étonnent que ce succès se soit construit autour d’un public curieux et mélangé, souvent jeune, avec une presse fervente et des artistes investis. Dix ans après sa création, La Voix est Libre est devenu une vitrine et un laboratoire de la jeune création sur le plan national et international, avec pour maîtres de cérémonie, des personnalités scientifiques et chantres du divers, de l’infini, de la nécessité et du hasard comme Albert Jacquard, Edouard Glissant, Hubert Reeves, Valère Novarina, le paléo-anthropoloque Pascal Picq ou l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan.

Au-delà de la joie partagée lors de soirées à l’ambiance inénarrable, La Voix est Libre s’affirme comme un modèle novateur de coopération artistique, voyageant à Beyrouth, Tunis, Le Caire ou Alexandrie en passant par Toulouse, Annecy, Calais… apportant des solutions vivantes au problème de la création et la diffusion de langages communs dans un contexte de crise et de profonde mutation, prouvant qu’entre une uniformisation à marche forcée et les replis identitaires, culturels ou religieux qu’elle provoque en retour, il existe une zone de « libre-étrange », une infinité de trajectoires qu’il est urgent de laisser s’épanouir.